La “loi contre les séparatismes”, symbole d’une “République bourgeoise” à la dérive

Photo by Todd Quackenbush on Unsplash

La société s’est largement divisée ces dernières années. Je ne parlerai pas de la “division du travail”, ni de “lutte des classes” dans un premier plan. Pourtant, il semble nécessaire d’aborder la question de la progression dans le débat public des néoconservateurs et des réactionnaires. Au nom de la République, ces derniers défendent des “thèses dangereuses”, mais s’entourent d’une vision particulière de la République : la République des Versaillais avec le flot obscurantiste qu’il comporte.

Au sein de la société, il y a toujours eu différentes visions de la République. Mais il faut dire que le tiraillement devient de plus en plus manifeste. Les deux visions qui s’opposent deviennent irréconciliables. Nous vivons au bord d’une rupture tangible où l’ordre dominant tente de se verdir de “progrès” alors qu’il aspire à un projet qui va en contre-sens.

Néanmoins, il s’avère que le conservatisme sous un remodelage “progressiste” n’est pas une nouveauté. Je citerai Léon Trotski pour illustrer mes propos.

S’il est criminel de tourner le dos aux organisations de masse pour se contenter de fictions sectaires, il n’est pas moins criminel de tolérer passivement la subordination du mouvement révolutionnaire des masses au contrôle de cliques bureaucratiques ouvertement réactionnaires ou conservatrices masquées (“progressistes”).
Léon Troski — Programme de Transition (1938)

Cette rupture ne date pas d’hier et n’est pas intervenue par hasard dans le débat politique. Chaque crise politique au sein de la République fait grandir nos valeurs républicaines.

Actuellement, les polémiques ne manquent pas et nous sommes une nouvelle fois confrontés au mur du néofascisme. Les cliques néoconservatrices œuvrent progressivement au verrouillage du modèle présidentialiste.

Chaque pas en avant génère une transformation structurelle. Aujourd’hui, deux visions s’opposent la République des Versaillais, héritière de la Troisième République et ceux qui descendent tout droit du modèle de la Commune de Paris (et des autres tentatives de Commune dans le pays).

L’attache profonde de la part des Versaillais à la Cinquième République s’inscrit dans une vision assez droitière de la société, mais aussi du fait qu’il réclame un tribun et un guide pour diriger le pays d’une certaine main de fer. Le parlementarisme, base de la démocratie libérale a laissé place à un présidentialisme dans sa forme où le Premier Ministre restitue le pouvoir exécutif au Président de la République. De ce fait, si le roi Louis XVI a eu la tête tranchée pour haute trahison, nous voilà avec un régime de fond où la majorité absolue, le gouvernement et le président de la République ne font qu’une seule et même entité.

Après le tournant de la rigueur de 1983 sous François Mitterrand, nous sommes entrés de gré ou de force dans l’ère néolibérale. Le modèle progressivement mis en place au fur et à mesure s’inspire tel un fleuve sortant doucement de son lit. Toutefois, il arrive à un moment donné où cela déborde. Cela commence par se voir que l’implantation du néolibéralisme en France nécessiterait une révision de fond en comble de la constitution tout en gardant la Cinquième République comme trajectoire. Le rêve du “monde libre” comme ligne de mire s’inscrit dans une vision où “la liberté” ne se résume point à être celle de la “liberté individuelle”, mais bien la “liberté des marchés” à s’articuler comme ils le souhaitent sans limites et sans règles établis. La libéralisation progressive de tout ce qui peut l’être laisse apparaître un grondement d’une partie de la population ne souhaitant pas de ces “fausses libertés”, mais de “libertés collectives”.

Dès lors, les Républicains héritiers des immondes Versaillais se retrouvent face à une contestation de fond et argumentée. Il semble nécessaire d’aboutir pour ces derniers à un stratagème ingénieux pour faire passer en force les différentes lois réactionnaires et conservatrices. Les polémiques stériles deviennent le fond de commerce de l’arrière-boutique. En étouffant le débat politique et économique sur des sujets nécessaires, l’actualité des républicains “d’automne” ou du “printemps” se résume au contraire de tout ce que peut représenter l’universalisme à savoir la République Universelle.

Il est vrai que je crois foncièrement que l’avenir de la République Universelle passe par la question de la mise en place d’un fédéralisme intégral au niveau national, mais aussi au niveau européen. Dans ce contexte, il me semble plus cohérent de revenir à une structuration où le modèle se doit d’être repenser. Le caractère unitaire démontre ses limites, notamment au travers d’une République de plus en plus défaillante.

Dans les bas-fonds de ce courant de pensée qui semble s’imposer comme une vision normative au sein de la société se situe tout de même les principaux adversaires de la République : le Rassemblement National et l’ultradroite, dont Génération Identitaire. Ce dernier se situe au bord de la dissolution, mais cela n’inquiète guère les “autoproclamés” républicains. Les partisans deviennent progressivement une plaie ouverte où l’infection se gangrène progressivement. Dans ce contexte, la polémique sur l’islamo-gauchisme dans les universités ne permet pas de résoudre à long terme la question de la dette souveraine, le déficit public et la relance économique sur le court, moyen et long terme. Autrement dit, les “républicains” de comptoirs deviennent nombreux, mais lorsqu’il s’agit de discuter plus profondément d’un modèle d’une République stable pour la prochaine décennie, ces républicains-là ont déserté rapidement l’endroit où ils étaient.

Le Congrès de Versailles symbolise tout ce que le charnier sur lequel le modèle Républicain est construit actuellement. Il semble plus que nécessaire de rappeler que les “drapeaux rouges” et “noirs” sont intiment liés aux événements ayant amené Paris à se soulever face à un régime qui se soumit aux différents défilés militaires. La Troisième République largement saluée par le Président de la République, notamment à travers le choix de la date : 4 septembre 1870. Cette révision de l'Histoire nationale constitue une vision cohérente chez les Versaillais qui salue la mémoire de 150 ans de République même s’il faut faire une parenthèse dans la transformation de la République Française vers l’État Français à la prise du pouvoir par Philippe Pétain en lui attribuant les pleins pouvoirs. Autrement dit, la volonté de réécrire l’Histoire chez les Versaillais demeure omniprésente afin que cette vision fascine au plus haut niveau de l’État.

Pourtant, il semble nécessaire de relire Karl Marx pour comprendre le prélude qui amena à deux vastes immersions républicaines : la République des capitulards et la République des Communards.

Paris en armes était le seul obstacle sérieux sur la route du complot contre-révolutionnaire. Il fallait donc désarmer Paris. […] La saisie de son artillerie ne devait que servir de prélude au désarmement général de Paris. Du même coup, devait être désarmée la révolution du 4 septembre. Mais cette révolution était devenue le régime légal de la France. La république, son œuvre, était reconnue par le vainqueur dans les termes mêmes de la capitulation. Après la capitulation, elle avait été reconnue par toutes les puissances étrangères, et c’est en son nom que l’Assemblée nationale avait été convoquée.
Karl Marx — La guerre civile en France (1871)

Le fait de désarmer Paris progressivement, notamment par ses forts à travers le retrait des canons et l’ensemble de l’artillerie après des mois de siège et de famine symbolisait la défaite rance que les Républicains venaient de mettre en évidence. Le 18 mars 1871, les femmes se révoltent et refusent que l’artillerie de Montmartre soit enlevée. Ce fût le début d’une épopée qui démontra que le parlementarisme dans sa version d’antan ne permettait en aucun point de mettre en avant le progressisme. La question d’une République des Communes irrita profondément la bourgeoisie, les réactionnaires et les conservateurs de l’époque. La digestion progressive se solda entre deux visions républicaines qui demeurent toujours d’actualité.

Après l’échec de la Deuxième République de 1848 qui se voulait sociale. La République des Communards alla encore plus loin. Toutes les mesures progressistes qui ont mis des années à s’établir sous la Troisième République furent immédiatement instaurées sous la Commune de Paris. Ainsi, les lois sur la laïcité, le travail de nuit, la réquisition des logements vides par exemple furent rapidement mises en place. Ce moment signifiait l’épouvante absolue pour la bourgeoisie signifiait l’instauration d’une République réellement sociale. Le symbole d’une société fonctionnant sans l’appareil étatique permettait la création de la société de demain.

La Commune de Paris a largement constitue une expérience unique dans la volonté de créer une “démocratie directe” et l’instauration d’un fédéralisme au niveau global. Les visions réactionnaires qui s'ensuivirent, aboutirent à des exécutions sommaires, des bagnes et des emprisonnements. Autrement dit, le modèle actuel est basé sur le sang des communards. Il semble nécessaire de concevoir que l’édifice républicain ne tient uniquement par une répression toujours plus profonde afin de mettre en place une grande régression.

Les valeurs progressistes que l’on incombe à un modèle se trouvent tout de même dans une inflation sécuritaire, autoritaire et liberticide. Dans ce contexte, “la Loi sur les séparatismes” interroge profondément sur le modèle de société que nous souhaitons et que nous voulons. La question du “séparatisme” au niveau de “la République” risque de créer un gouffre entre les deux mondes qui s’entrechoquent.

Aujourd’hui, la lutte contre l’intégrisme religieux apparaît comme fondamentalement nécessaire pour la société, mais les outils existent déjà. Faut-il rappeler que l’inscription dans le droit commun de l’État d’Urgence permet déjà une certaine souplesse.

Finalement, la majorité en place navigue sur une doctrine dangereuse. Au lieu de s’emparer de la “crise économique” et “sanitaire”. Ils préfèrent s’embourber en ouvrant une nouvelle “boite de Pandore”. Toutefois, le retour du bâton risque au lieu de renforcer “La République En Marche” de mettre le “Rassemblement National” en avant. Nous sommes dans une sorte d’échec et mat. Le parti d’Emmanuel Macron a perdu toutes crédibilités. Si le Rassemblement National passe au second tour, il ne faudra pas venir pleurer dans les chaumières. Le terrain est particulièrement préparé.

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Blogueur & Journaliste indépendant | Militant Communiste

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